Israël et le refus arabe [extrait de la conclusion] Par Maxime Rodinson

Livre: Israël et le refus arabe. 75 ans d’histoire Editions du Seuil, 1968

[…] Il me paraît certain que la supériorité économique, technique et militaire du monde occidental, tout particulièrement des Etats-Unis, engendre des tendances à préserver et à exploiter cette hégémonie par tous les moyens. On peut donc parler d’un système économique impérialiste d’exploitation fonctionnant surtout au bénéfice des Etats-Unis et d’un impérialisme politique américain qui en découle selon un processus complexe qui n’a rien d’automatique. Un impérialisme politique des pays socialistes développés est d’ailleurs possible lui aussi, mais réalisé seulement sur une petite échelle par suite de la conjoncture internationale. En tout cas il ne pourrait être que contrôlé par l’Etat alors que, dans l’Ouest, des puissances économiques insoucieuses d’autre chose que de leur propre profit immédiat contribuent beaucoup (pour le moins) à le déchaîner. Ceci admis, on ne peut adhérer à la représentation vulgaire et pseudo-marxiste de ces tendances.

L’ennemi impérialiste et capitaliste des aspirations des peuples vers la liberté et l’égalité est représenté comme une sorte de monstre à tête et cerveau uniques avec de multiples tentacules obéissant sans hésitation aux ordres qui en émanent. Ce cerveau est situé quelque part entre le Pentagone et Wall Street et aucun des tentacules n’a la moindre volonté propre. Israël serait l’un d’eux et serait chargé de mater la révolution prolétarienne et anti-impérialiste dans les pays arabes. Ce grossier schéma mythologique et pseudo-marxiste est évidemment faux.

Israël, avec toutes les entraves que représente sa dépendance, a sa volonté propre et ses buts propres. Il n’obéit pas automatiquement à toutes les injonctions des Etats-Unis non plus que de ce monstre indéfinissable que ce marxisme ultra-shématique appelle « l’impérialisme ». Il s’intéresse d’abord à sa survie que certains seulement de ses hommes politiques veulent assurer par l’expansion. La révolution dans les pays arabes ne l’inquiète pas en tant que telle si elle n’est pas de nature à mettre en danger sa survie. Il ne se fait gendarme de la réaction que dans des circonstances données, s’il y trouve son propre intérêt.

Par ailleurs, les nations n’ont pas d’essence perdurable et éternelle. Elles ont une existence en processus de modification constante. Des facteurs puissants, ai-je dit, poussent Israël vers le rôle qu’il a joué jusqu’ici. Mais d’autres facteurs peuvent pousser en sens contraire. Un autre Israël n’est pas inconcevable. Si la menace extérieure cessait de façon durable, le processus que l’on a vu à l’œuvre ci-dessus pendant les périodes de répit pourrait se poursuivre avec beaucoup plus de force. Les partis réactionnaires et expansionnistes perdraient beaucoup de leurs atouts. La lutte sociale interne pourrait se dérouler sur des bases plus saines. Les partis de gauche, n’étant plus soupçonnés d’affaiblir la forteresse assiégée, auraient plus de chances dans la lutte politique. Le déclin de l’antisémitisme en Europe et en Amérique aidant, l’immigration juive en Israël pourrait être ramenée à des proportions modestes. L’émigration juive à partir d’Israël reprendrait. Il y aurait ainsi par la force des choses une évolution vers la désionisation.

On aurait dès lors affaire à un Etat levantin comme un autre et non plus à une tête de pont de l’Occident, poussée par sa situation à recueillir l’hostilité générale du monde arabe, à rechercher l’appui impérialiste, à être tenté de façon permanente par l’agression préventive. Son idéologie tendrait à s’adapter peu à peu aux nouvelles conditions. Les privilèges accordés aux juifs en tant que tels tendraient à disparaître. Les lois à relent raciste et clérical entreraient en désuétude et finiraient par être abolies. Une grande partie des réfugiés pourrait revenir et être autre chose qu’une cinquième colonne. On aboutirait à un Etat bi-national (avec garanties prévues pour chacune des ethnies le constituant) comme celui dont rêvaient les esprits les plus libres et les plus avancés dans la Palestine mandataire.

Un tel Etat serait accueilli sans difficultés par le Moyen-Orient et pourrait entrer en relations harmonieuses avec les pays arabes voisins auxquels il pourrait fournir quelque assistance technique. C’était là le rêve du roi Fayçal et aussi d’un certain nombre de juifs courageux du Yishouv palestinien.
On est tenté de le préféré au rêve orgueilleux de Herz et de Ben Gourion. Et de crier aux hommes concernés, Israéliens et Arabes, comme le journaliste viennois, mais à meilleur escient : « Et si vous le voulez, ce ne sera pas un rêve ! »

Ces perspectives optimistes ont-elles beaucoup de chances de se réaliser, fût-ce à longue échéance ? Nous en sommes loin, hélas !

Pour le moment, Israël est Israël. On ne peut espérer le voir changer dans le sens qu’on a dit s’il n’est pas accepté par les Arabes. Les Arabes peuvent-ils l’accepter ?

Livre: Israël et le refus arabe. 75 ans d’histoire Editions du Seuil, 1968, ISBN 2182-2 (434), pp. 224 – 226)

Source: ISM

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