A l’origine, les Juifs n’ont pas voulu du sionisme

PROCHE-ORIENT – Le conflit israélo-palestinien a de lointaines et puissantes origines protestantes fondamentalistes. Philosophe et historien, Mohammed Taleb exposera jeudi prochain à Genève cette lecture nouvelle de l’histoire.

Philosophe, historien, Mohammed Taleb pose sur le conflit israélo-palestinien un regard neuf. Plus question de parler d’enjeux géostratégiques et d’intérêts économiques. Pour lui, l’une des clefs de compréhension réside dans l’idéologie développée il y a quatre cents ans par une poignée de protestants intégristes. Invité à Genève dans le cadre du cycle de débats publics sur les relations entre la Suisse, l’Afrique du Sud et Israël organisés par le Centre Europe-Tiers Monde et l’Institut universitaire d’études du développement, il exposera jeudi prochain ses thèses sous l’intitulé «Quelles affinités religieuses et idéologiques entre l’Etat d’Israël et l’Afrique du Sud?». Rencontre.

Le Courrier: Vous défendez l’idée d’une «origine» chrétienne à l’actuel conflit israélo-palestinien…

Mohammed Taleb: Contrairement à une idée fort répandue, le sionisme «juif» et son projet colonialiste ne procèdent pas des différentes communautés juives, mais d’un fondamentalisme protestant qui, lui, remonte à la Réforme. Plus précisément aux pèlerins du Mayflower, cette poignée de protestants très pieux arrivés au début du XVIIe siècle sur les côtes du Nouveau-Monde et considérés aujourd’hui comme les pères fondateurs des Etats-Unis. Ces derniers, en réaction à une Contre-Réforme qui les avait chassés d’Angleterre, développèrent une lecture très «littéraliste» des textes bibliques. Ils s’identifièrent au nouveau peuple d’Israël de retour en Terre promise après une traversée Atlantique-Mer Rouge. Une conviction d’ailleurs partagée

par les premiers colons de l’actuelle Afrique du Sud. Cette idéologie a perduré et a donné naissance à une théologie complètement folle. Le Christ doit revenir, certes, mais il est

possible d’agir sur l’horloge divine pour accélérer son retour en organisant un autre retour, celui des Juifs en Palestine. C’est ce qu’on appelle le sionisme chrétien. Pendant les trois siècles suivants, ces protestants sionistes vont tenter de convaincre les diverses communautés juives du monde d’aller en Palestine.

Ce projet a-t-il trouvé un écho immédiatement favorable auprès des communautés juives?

– Leur réponse globale et massive a été de le refuser. Les élites religieuses parce que seule la venue du Messie pouvait organiser le retour des Juifs en Palestine. Les communautés libérales des Etats-Unis parce qu’ils se considéraient comme une entité religieuse et non nationale. Et les Juifs de gauche parce que la réponse à l’antisémitisme ne pouvait se trouver dans une solution territoriale mais dans la lutte sociale. Étonnamment, le segment social qui va succomber à l’idéologie du sionisme protestant est précisément le moins enraciné dans la culture juive, à l’instar de Theodor Herzl. Tenu pour le créateur du sionisme, ce dernier a en réalité été fortement influencé par deux éminences grises – protestantes –, le révérend anglais Wiliam Hechler et une grande figure nationale suisse, Henri Dunant.

Deux personnalités fort éloignées dans l’espace et le temps des pèlerins de Mayflower…

– Depuis 1620, textes et exégèses ont assuré le continuum du sionisme chrétien. Aujourd’hui, les héritiers du mouvement considèrent la création de l’Etat d’Israël en 1948 et l’occupation de Jérusalem en 1967 non comme des événements politiques et historiques, mais comme des marques de l’intervention divine. Ces événements sont les «signes des temps» annonçant la venue imminente de l’Armageddon – la bataille finale dans le livre de l’Apocalypse – et le retour du Christ. Cette interprétation est récusée par la majorité des Eglises protestantes, mais

malheureusement elle est l’une des composantes essentielles du redéploiement depuis les années quatre-vingt des sectes évangéliques, pentecôtistes et néo-pentecôtistes.

Les chiffres sont d’ailleurs alarmants. Rien que pour les Etats-Unis, il y a entre cinquante et soixante millions de fondamentalistes protestants qui épousent les thèses sionistes

chrétiennes. Depuis l’ère Reagan, on assiste de fait à une montée en puissance d’une droite protestante, fondamentaliste et sioniste, qui fait le pari de la fameuse «guerre des civilisations» et d’une «théologisation» des relations internationales.

Comment cette «théologisation» se répercute-t-elle sur le conflit israélo-palestinien?

– On s’en doute, ces groupes aux Etats-Unis et en Europe, constituent la plus grande force de pression pro-israélienne et contribuent massivement à la colonisation des territoires occupés. Mais il est faux de réduire leur action à sa dimension économique, stratégique et militaire. Elle procède aussi d’une intimité culturelle, idéologique et affective. Les mouvements sociaux d’aujourd’hui devraient d’ailleurs en tenir compte. L’immense majorité des militants, souvent issus d’un courant marxiste «survalorisant» les enjeux stratégiques et économiques, négligent en effet les aspects religieux, anthropologiques et culturels. Quand on parle par exemple de mondialisation, on se concentre essentiellement sur sa composante économique néolibérale, alors que la mondialisation est un phénomène ternaire. L’économie, ou plus précisément le

capitalisme financier, est liée à un élément techno-scientifique (qui s’exprime notamment à travers les OGM) et à un autre idéologico-culturelle: l’occidentalisation culturelle du monde.

Cette sous-estimation diminuerait-elle l’efficacité des résistances à l’expansionnisme israélien et étasunien?

– Le divorce entre gauche et spiritualité, entre justice sociale et épanouissement de soi permet la captation à la fois marchande et fondamentaliste des aspirations spirituelles des citoyens. L’un des enjeux les plus importants qui se posent aujourd’hui au mouvement social européen est d’élaborer une véritable critique du capitalisme. Ne pas le limiter à un «simple mode de production économique» mais le considérer aussi comme un processus politique, scientifique, culturel, artistique… L’anticapitalisme doit s’élaborer dans une optique multidimensionnelle de véritable «réenchantement» du monde.

Article de presse paru dans le journal Le Courrier – 26 avril 2004

Propos recueillis par Rachel Haller.

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