L’ombre de l’Occident dans le conflit israélo-palestinien

Le conflit israélo-palestinien met aux prises des protagonistes qui n’avaient a priori aucune raison de se détester et dont le véritable ennemi est à l’extérieur. Bien qu’il soit absent des combats, cet ennemi ne cesse d’entourer le champ de bataille de ses soins attentifs. Tant que les belligérants ne prendront pas conscience qu’ils s’entretuent grâce à nous, il est difficile de voir sur quelles bases ils pourront véritablement commencer à négocier une paix juste et durable.

La Palestine et Israël occupent une place privilégiée dans la conscience collective occidentale. Cette terre âprement disputée a servi de cadre géographique à deux des grands récits qui ont puissamment contribué à modeler notre vision du monde. L’Ancien Testament rassemble la longue tradition d’un peuple auquel on attribue l’invention du mono­théisme. Le Nouveau raconte comment l’un de ses fils est venu apporter le salut et la vie éternelle. Deux mille ans plus tard, ce récit d’incarnation divine, de mort et de résurrection n’a pas fini de hanter notre imaginaire. Il contribue notamment à modeler notre perception du conflit israélo-palestinien.

Nous sommes d’autant plus enclins à projeter ce conflit sur la toile de fond du passé biblique que nous en ignorons les origines effectives et que les Israéliens eux-mêmes légitiment l’existence et l’expansion de leur État à partir des écrits dont se réclame notre propre tradition. Même si notre perception n’est plus nécessairement « chrétienne », elle reste profondément marquée par les rapports que la chrétienté et l’Occident ont tissés au fil du temps avec les Juifs et les Arabes. Un bref regard sur ces rapports s’impose pour comprendre le rôle qu’ont joué et que jouent encore aujourd’hui les puissances occidentales dans le conflit.

Le rejeton de l’Occident

À tous égards, l’État d’Israël n’existerait pas aujourd’hui sans l’Occident. Ce dernier est, moralement et matériellement, à l’ori­gine des conditions qui ont permis au sionisme politique de naître, de grandir et de mettre en œuvre son programme de colonisation en Palestine. « Pour l’Europe, nous constituerions là-bas [en Palestine] un morceau du rempart contre l’Asie, nous serions la sentinelle avancée de la civilisation contre la barbarie »1. Cette célèbre phrase de Herzl, père du sionisme politique, n’est pas simplement malheureuse, elle exprime, en une sorte de condensé de naïveté coloniale, un des deux aspects majeurs de la situation historique dans laquelle naît le mouvement, à savoir son contexte impérialiste. L’autre aspect marquant de cette situation est la détresse que les Juifs éprouvent devant la montée du nationalisme et de l’antisémitisme en Europe et qui, selon Herzl, constitue la « force motrice »2 de son entreprise.

Voilà donc que, dans l’acte fondateur du mouvement qui donnera naissance à l’État d’Israël, ce dernier apparaît déjà comme un futur rejeton de la civilisation qui opprime les Juifs et les pousse vers la Méditerranée orientale. Formidable paradoxe, auquel la Shoah donnera une puissance sinistre : l’anti­sémitisme moderne parvenu à son paroxysme et le colonialisme déclinant unissent leurs forces pour fonder en Pa­les­tine une enclave où l’Occident espère confusément se débarrasser de la part maudite de son histoire la plus récente. On ne devrait donc pas s’étonner que les Israéliens se montrent hostiles à la civilisation dont ils reprennent pourtant la plupart des défauts lorsque celle-ci (dans sa part européenne surtout) tente timidement de leur faire la morale. Cette tentative, de toute façon, vient trop tard, du moment que depuis plusieurs décennies les États-Unis, aujourd’hui plus que jamais convaincus d’avoir à se faire les gendarmes du monde, se chargent de poursuivre l’œuvre naguère entamée par l’Europe.

Cette prise en charge américaine prolonge une vieille histoire. Depuis Paul de Tarse, le christianisme n’a su que faire des Juifs. Comment invoquer leurs propres Écritures contre eux, contre leur obstination à refuser l’Évangile? Lui-même juif, Paul se désolait de n’être pas suivi des siens et, malgré les reproches qu’il leur adressait, n’avait probablement jamais complètement perdu espoir de les rallier à ses vues. Par la suite, devant la vanité de cette attente, Augustin forgera la clef théorique du problème en formulant le concept de peuple-témoin. Selon lui, le peuple juif est doublement témoin de la vérité évangélique : positivement en tant que porteur des écrits qui l’annoncent, négativement en tant qu’exemple de la misère qui accable ceux qui n’ont pas compris le sens ultime de leurs propres Écritures. De là à penser qu’en maltraitant les Juifs on accomplissait la volonté de Dieu, le pas n’était pas difficile à franchir. Et la chrétienté n’a pas manqué de le faire.

Mais l’augustinisme est une vieille lune, et nous sommes aujourd’hui très loin de l’antijudaïsme du Moyen Âge chrétien. Avec l’esprit des Lumières, avec la laïcisation des fondements du pouvoir politique et l’affirmation des souverainetés na­tio­nales en Europe, la voie semblait enfin devoir s’ouvrir à l’intégration complète des Juifs dans les sociétés modernes. Pour des raisons qu’Hannah Arendt contribue beaucoup à éclairer3, cette intégration ne s’est pourtant pas produite. Le projet politique de la modernité contenait une ambiguïté que les penseurs des Lumières, éblouis par la générosité de leurs idées, ne pouvaient pas voir et que bien des Occidentaux ont jusqu’à aujourd’hui beaucoup de difficulté à admettre. L’universalisme de ce projet s’inscrivait en effet dans la perspective d’une histoire et d’une civilisation particulières, auxquelles les Juifs – pour ne parler que d’eux – n’avaient a priori aucune raison de se sentir partie prenante, sinon comme corps resté, au moins partiel­lement, étranger à cette civilisation. En d’autres termes, malgré l’universalité potentielle des idéaux dont elle s’inspirait, la nation moderne ne pouvait s’incarner que dans une réalité historique spécifique. Devant ce programme inconsciemment ré­ducteur, de nombreux Juifs européens se sont en quelque sorte redécouverts comme peuple, et non plus seulement comme porteurs d’une religion.

Fruit de l’intolérance

L’antisémitisme est à bien des égards le fruit d’une double réaction : celle d’un certain particularisme juif contre la volonté assimilatrice de l’État national moderne et celle des natio­nalistes de divers pays d’Europe devant cette irréductibilité. Très différent de l’antijudaïsme chrétien, l’antisémitisme le pro­longe néanmoins : l’utopie de la mo­dernité, comme l’eschatologie chrétienne, tolère mal ce qui résiste à sa visée universaliste. Loin d’abandonner l’idée qu’il existe une vérité transcendante universelle, cette utopie la fait descendre du ciel et l’introduit directement dans le corps politique. La vérité politique a beau être passée de Dieu dans la Nation, elle n’en reste pas moins absolue. À cet égard, le discours démocratique, derrière son apparente ouverture, ne fait que renforcer le principe d’inclusion qui gouverne la modernité : du moment qu’il y a démocratie, liberté d’expression, pluralisme des positions et des partis, aucun groupe n’a le droit de s’exclure de la nation — sous peine de s’exclure de l’humanité. Sauf, bien entendu, à se constituer à son tour en nation. Mais cela ne pouvait se faire pour les Juifs qu’en dehors du territoire des États nationaux existants ou en émergence, c’est-à-dire hors d’Europe.

C’est ce que les sionistes, sous l’impulsion de Herzl, ont cherché à accomplir. En quoi le sionisme politique, dans ses aspirations initiales, n’a rien de religieux, et surtout rien à voir avec les traditions juives elles-mêmes. Le sionisme est l’expression juive du nationalisme moderne. Bien que juif, parce que porté par des Juifs, ce nationalisme, en voulant doter le peuple juif d’une assise étatique territoriale, rompt avec la tradition même du peuple qu’il projette de stabiliser. Ce qui fait le judaïsme jusqu’alors, c’est la continuité d’une tradition, d’une culture (d’ailleurs plurielles) qui survivent et fleurissent malgré l’absence d’une base territoriale. Le judaïsme, au VIe siècle avant l’ère chré­tienne, naît en quelque sorte de l’échec du royaume de Juda, il naît de l’exil et se maintient et se répand dans le monde par le Livre. Leçon magistrale, et chèrement payée, il est vrai, que ce peuple donne à l’humanité, mais qui contredit bien davantage encore le projet de la modernité que ne l’a fait le christianisme. Non seulement le projet moderne n’a plus aucun besoin du témoignage qui, bon an mal an, liait l’Église de Paul au peuple de l’Ancien Testament, mais, bien plus, la survivance de ce particularisme inflige un démenti inacceptable à l’universalisme politique de la modernité. Si donc les Juifs européens ne se sentent pas à l’aise dans les États-nations européens du XIXe siècle et s’ils ne voient pas d’autre issue à leur survie et à leur sécurité que la création d’un État à eux, c’est en vertu d’une intolérance propre à la civilisation occidentale. La redoutable particularité de cette intolérance tient en effet à ce qu’elle reste inaperçue d’une civilisation qui, dans son désir impérieux d’émanciper le monde entier, se considère elle-même ouverte, comme aucune autre avant elle, à tous les peuples de la Terre et donc, à plus forte raison, à toutes les communautés qu’elle abrite en son sein.

Le projet du sionisme

Mouvement occidental né sous la pression des nations occidentales, c’est en Occident que, logiquement, le sionisme aurait dû pouvoir réaliser son projet. Mais c’est ici que la religion et l’impérialisme viennent brouiller les cartes. D’une part, les Juifs pratiquants, dont beaucoup sont réfractaires au programme de Herzl, ne peuvent adhérer au sionisme que s’il vise la Palestine. D’autre part, l’impérialisme occidental (britannique en particulier, mais avec la complicité de la France) y voit l’occasion d’une pénétration durable dans le couloir stratégique qui relie l’Asie à l’Afrique. Établir à cet endroit un État redevable de son existence à l’Occident et dépendant de son soutien, c’est à jamais briser la possibilité pour les natio­nalistes arabes de réaliser l’État unifié qu’ils réclamaient en retour de leur soutien militaire aux forces alliées contre les Ottomans durant la Première Guerre mondiale. L’appui politico-militaire que le gouvernement anglais donne au sionisme, en flagrante violation des promesses faites à ses alliés arabes, n’est pas seulement un fer de lance stratégique – qui finira d’ailleurs par se retourner contre lui. Il est plus encore l’ins­trument d’une conception protestante, anglo-saxonne du monde.

Le WASP (White Anglo-Saxon Protestant) se considère comme le gardien des Écritures et des lieux auxquels elles sont liées. Il connaît la Bible, il connaît le dessein de Dieu et dispose en conséquence du sort de la Terre sainte. En tant que Land­lord, il ne fait qu’interpréter la volonté divine en « réinstallant » les Juifs comme locataires dans leur ancien pays. C’est cette tranquille assurance qui anime Lord Balfour, auteur de la fameuse déclaration par laquelle le gouvernement anglais a donné son appui au sionisme en 1917. Deux ans plus tard, alors que les militaires britanniques, maîtres du terrain, cons­tatent que le projet sioniste ne pourra se réaliser que par la force et contre le vœu de la population palestinienne, Balfour explique à son premier ministre que le principe d’autodétermination, en ce qui concerne la Palestine, ne mérite pas d’être respecté face à « l’importance mondiale » de la question juive4. À cette assurance viendra évidemment s’ajouter par la suite l’immensité d’un sentiment de culpabilité au refoulement duquel nous n’aurons jamais de moyens assez puissants. Avec la Shoah, mais plus encore avec l’incapacité où se trouve notre civilisation de faire face à un tel abîme, l’État d’Israël dispose envers l’Occident d’une traite inépuisable.

Ce sont évidemment les Palestiniens d’aujourd’hui qui la paient. La complicité de Washington et l’indulgence de l’opi­nion publique américaine face à cette situation insensée trouvent une partie de leur explication dans le mépris et la méfiance qui, depuis deux siècles, et malgré toutes les protestations de bonne volonté, imprègnent l’attitude de l’Occident envers l’Islam en général et les Arabes en particulier. Si ces derniers n’ont toujours pas compris le sens de l’histoire, c’est en vertu d’un atavisme aussi ancien que l’Islam lui-même. Loin de reconnaître tout ce que l’Occident doit à cette civilisation, nous avons tendance à croire que l’Islam s’est érigé et étendu contre le christianisme et en rupture avec l’héritage gréco-romain. Il n’est que trop naturel, à nos yeux, que ceux qui appartiennent à la religion hérétique et fanatique qui a brisé l’unité du monde méditerranéen et qui se maintient contre toute raison subissent aujourd’hui une nécessaire correction de l’histoire. Et ce n’est pas non plus par hasard que cette tâche de re­dressement s’accomplit en partie sous la poigne du peuple récalcitrant que nous n’avons jamais été capables de réduire à nos idéaux. Ces idéaux sont pourtant ceux qu’il est censé servir en Palestine sous notre regard contrit. Le Juif que l’Occident n’a pu naguère intégrer à son projet est allé réaliser ce projet en terre arabe. Si bien que l’Israélien d’aujourd’hui, à travers sa lutte contre l’autre, accomplit envers lui-même ce que notre civilisation n’a pas pu imposer au Juif : il devient chaque jour un peu plus occidental. Et c’est maintenant l’Arabe, le musulman qui font figure de récalcitrants.

Par : Thierry Hentsch, professeur de philosophie politique et penseur en sciences politiques.

Date: 2002

Source: http://cjf.qc.ca/revue-relations/publication/article/lombre-de-loccident-dans-le-conflit-israelo-palestinien/

1. Théodore Herzl, L’État juif, Paris, Éditions de l’Herne, 1969, p. 45.

2. Ibid., p. 11.

3. Hannah Arendt, Les origines du totalitarisme, tome 1, Sur l’antisémitisme, traduit de l’anglais par Micheline Pouteau, Paris, Calmann-Lévy, 1973.

4. Lettre personnelle de Lord Balfour, Secrétaire du Foreign Office, adressée au Premier Ministre Lloyd George le 19 février 1919, Palestine Papers 1917-1922, Seeds of Conflict, ed. by Doreen Ingrams, London, John Murray, 1972, p. 61.

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